Pluie, vapeur et vitesse : sublimation esthétique de l’âge industriel

Cette toile peinte en 1844 par J.M.W Turner a été acquise par la National Gallery de Londres lors de l’héritage Turner en 1856. En anglais, cette toile se nomme Rain, Steam and Speed. Si l’oeuvre de Turner est complexe à l’image du peintre lui-même, l’intensité esthétique de ce tableau est saisissante. Cette locomotive lancée à toute vitesse vers nous semble guidée son époque dans la modernité avec une profonde violence. Le titre du tableau lui-même est interpelant : « Pluie, vapeur et vitesse ». L’élément naturel est détaché de la vapeur et de la vitesse qui sont associées. D’un côté, la nature qui accompagne avec mélancolie un progrès dont elle semble étranger. L’outil machinerie qui naît dans la révolution industrielle britannique du milieu du XIXème siècle aboutit à la création de cette technologie qui semble monstrueuse est séparée de l’humanité, ou de son berceau naturel.

En effet, la toile est elle-même séparée en deux parties : à gauche un paysage paisible et simple émerge de dessous la pluie, alors qu’à droite la technique humaine est symboliquement matérialisée par le train. Le traitement pictural de cette oeuvre laisse place à la théorie du cercle chromatique si chère à Goethe. Celle-ci permet à Turner d’exprimer sa pensée sous forme de design industriel sans transiger avec le romantisme.

La vapeur et la vitesse sont les variables permettant la justification de teintes différentes mettant en scène le paysage et cette « bête » – le train – qui vient vers nous. Peut-on dire que la puissance de la technique prend le pouvoir sur l’ordre sacré de la nature faisant des hommes des spectateurs immobiles perdus sur une barque ?

I. La représentation de la technique en furie face à la nature

La toile est avant tout un contexte pictural mettant en scène la nature, la technique et l’homme par l’utilisation du flou, de la matière et de la palette.

La nature est devenue évanescente et nimbée par un flou qui prend le contrôle de la toile. Il utilise la perspective atmosphérique, technique moderne, pour montrer que le paysage s’estompe sous l’effet de cette modernité sans concessions avec le vide et avec la nature. Turner était paysagiste de formation, donc il n’y a rien d’étonnant à ce qu’il utilise des ressorts topiques pour mettre en avant son impression.

L’utilisation de la matière est le point de subtilité de cette oeuvre : Turner a utilisé pour la réalisation de la partie liée au train des petits pinceaux, des couteaux, des lames et du fusain, ce qui est du à son activité d’aquarelliste. C’est une sorte de lien direct, de mise en abîme entre le peintre et sa peinture : une trajectoire unique entre une lame et le train qui perce ce paysage en le muant en oeuvre sensible et subjective.

L’utilisation par Turner des couleurs et de sa palette n’est pas anodine. On trouve du violacé, du blanc, du bleu, des tons froids et ocres, du chaud et de nombreuses variations permettant de faire des distinguos. Mais l’unité picturale repose sur les jaunes qui lient les espaces entre-eux amplifiant cet effet d’exaltation, de lumière et de composition combinant technique et nature.

Cette composition permet de comprendre à sa juste valeur que ce bouleversement cosmologique de l’espace naturel au sein de la toile n’est que le lointain écho d’une remise en cause encore plus grande qui se joue : la remise en cause de l’homme comme maître et possesseur de la nature.

II. La sublimation de la technique pour mieux comprendre le désengagement de l’homme comme maître et possesseur de la nature

A propos de ce tableau de Turner, Théophile Gautier écrit ces propos : « Eclairs palpitants, des ailes comme des grands oiseaux de feu, Babels de nuages s’écroulant sous les coups de foudre, tourbillons de pluie vaporisés par le vent : on eut dit le décor de la fin du monde. A travers tout cela se tordait, comme la bête de l’Apocalypse, la locomotive, ouvrant ses yeux de verre rouge dans les ténèbres et traînant après elle, en queue immense, ses vertèbres de wagons. C’était sans doute une pochade d’une furie enragée, brouillant de ciel de la terre d’un coup de brosse, une véritable extravagance faite par un fou de génie« .

Fighting Temeraire JMW Turner

L’oeuvre de Turner est très influencée par la technique moderne. La locomotive qui est peinte était l’une des plus modernes de l’époque : il s’agit de la Firefly Class. Dans cette autre peinture « Le dernier voyage du Téméraire » peinte en 1839 Turner démontre aussi son intérêt pour la technique. Dans cette toile le Téméraire domine un autre espace naturel, la mer.

Sur le plan gauche de « Pluie, vapeur et vitesse », on découvre une petite embarcation humaine qui assiste en spectateur au déferlement de cette « bête de l’apocalypse ». Perdu entre deux viaducs, pris de haut par le train, loin du rivage, donnant une impression d’une solitude infinie – l’homme assiste de loin à une prise en mains des espaces par des créations qu’il semble déjà ne plus maîtriser. En demeurant dans un espace encore éclairci du tableau, mais excentré, Turner semble vouloir signifier un appel à la raison : « un long chemin se prépare pour l’homme moderne ». Dans ce nouvel horizon magnifique et effrayant, l’homme est tout petit quand le train est si grand. Il est immobile quand le train va. La scène est évanescente quand de l’autre les couleurs sont violentes et ocrées. L’un semble disparaître quand l’autre semble s’installer. L’un n’est déjà plus quand le train se contente d’être.

En jouant sur les variations et les nuances de jaune, on semble voir dans une seule et même toile différents moments de la même journée dans un mouvement diurne. Le peintre est ici le créateur d’une réalité subjective, mais il donne à voir une réalité consubstantielle de l’époque dans laquelle il vît. Son coup de pinceau lance une réflexion plus profonde sur la place de l’homme dans la nature, et le risque de le voir dépossédé de sa maîtrise de la nature. La technique est le medium qui permet de comprendre où se situe la place de l’homme dans le cosmos, où est la conscience de l’homme si ce n’est dans la lumière, où sont ses réalisations si ce n’est dans le progrès technique.

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